Rodrigue Tremblay

Rodrigue Tremblay est économiste et ex-ministre de l’Industrie et du Commerce dans le gouvernement québécois. Il est professeur émérite de sciences économiques à l’Université de Montréal. Il est l’auteur de trente livres en économie, en finance, en politique et en éthique. Il qualifie le Plan Nord de retour suicidaire vers un passé qu’on croyait révolu.

Ces jours-ci, le Québec ressemble à un navire sans capitaine qui dérive au gré des flots, sans projet et sans dessein.

« Nous sommes prêts maintenant pour la libération économique, il n’y a plus de maintenant ou de jamais ; ce soir nous devons dire c’est maintenant que nous deviendrons maîtres chez nous. »
Jean Lesage (1912-1980), premier ministre du Québec, 1962

« Peu à peu nous prenons l’habitude du recul et de l’humiliation, à ce point qu’elle nous devient une seconde nature. »
Charles De Gaulle (1890-1970), 1939

« Une nation fatiguée de longs débats consent volontiers qu’on la dupe, pourvu qu’on la repose, et l’histoire nous apprend qu’il suffit alors pour la contenter de ramasser dans tout le pays un certain nombre d’hommes obscurs ou dépendants, et de leur faire jouer devant elle le rôle d’une assemblée politique, moyennant salaire. »
de Tocqueville, Alexis (1805-1859), « L’ancien régime et la révolution », 1856

En 1962, le président de la compagnie de chemins de fer “Canadian National” (CN) Donald Gordon (1901-1969) déclara que s’il n’y avait aucun francophone parmi les 36 vice-présidents de la compagnie, c’était parce qu’il n’y en avait pas d’assez compétent pour un tel poste. C’est ce même personnage d’allégeance impérialiste, né en Écosse, qui insista pour nommer un nouvel hôtel à Montréal le “Queen Elizabeth Hotel” plutôt que “Château Maisonneuve” du nom du fondateur de la Ville de Montréal, Paul Chomedey de Maisonneuve, comme plusieurs Montréalais le lui demandaient. — C’était il y a un demi-siècle.

Ces évènements humiliants et de nombreux autres persuadèrent les Québécois que le contrôle de l’économie, à défaut de prendre le contrôle politique du territoire, était une mesure essentielle pour assurer leur avenir, pas seulement au Canada, mais à l’intérieur même du Québec.

De là naquit le projet d’investir massivement en éducation, sous l’égide de Paul-Gérin Lajoie, afin de mieux préparer l’avenir des jeunes Québécois et Québécoises. Au plan économique, le gouvernement de Jean Lesage avait senti le besoin, dès 1962, de regrouper des capitaux afin de favoriser le développement économique du Québec. Pour ce faire, il mit sur pied la Société générale de financement (SGF), initialement une société mixte publique-privée. Par la suite, toujours dans l’optique de renforcer l’économie québécoise et d’accroître la participation des francophones à leur économie, René Lévesque se fit l’instigateur de la nationalisation d’Hydro-Québec en 1963, avec comme l’un des objectifs d’imposer le français comme langue de travail au sein de l’entreprise. C’est ainsi aussi que le gouvernement de Jean Lesage créa la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDP) en 1965, avec le double mandat de faire fructifier les avoirs sous gestion (rôle de fiduciaire) et de contribuer au développement économique du Québec (rôle de promoteur économique). Cette période de la première partie des années soixante en fut une d’effervescence, de vision et d’action. Ce fut vraiment le décollage de ce qu’on a appelé une Révolution tranquille pour le peuple québécois. C’est cette Révolution tranquille qui s’étiole présentement et qui risque de nous ramener un demi-siècle en arrière, sinon tout un siècle en arrière.

En effet, nous assistons aujourd’hui à un effort de démantèlement systématique par des intérêts hostiles au Québec d’à-peu-près tout ce qui a été construit pour libérer et faire progresser le peuple du Québec au plan économique, politique et linguistique depuis cinquante ans.

Au niveau fédéral, la politique officielle du gouvernement de Stephen Harper semble en être une qui consiste à bafouer le plus possible le français, aidé en cela par quelques ’porteux-de-valises’ dont la fonction est de s’accroupir quand le chef le demande. Quand on se fait tapis, il ne faut pas se surprendre de se faire marcher dessus ! Au cours des derniers mois, Harper a multiplié les insultes à l’endroit des francophones : nominations de juges unilingues anglais à la Cour Surpême, nomination d’un nouveau vérificateur général unilingue anglais, retour en masse des sigles de l’empire britannique dans les ministères et dans les ambassades, etc. C’est ce même Harper qui prétendait donner des leçons au Québec quand il déclarait en 2002 que« Les arguments … selon lesquels il faut un statut spécial pour protéger la langue française au Québec – sont tout simplement faux. »(le 19 janvier 2002) Et, un de ses “porteux-de-valises” québécois sans jugement et sans vision faisait sienne récemment une pareille énormité !

Au Québec même, la mollesse, le je-m’en-foutisme et l’absence de vision et d’épine dorsale d’un gouvernement assiégé font en sorte que l’immobilisme et le laisser-aller en matière linguistique règnent en maître. Le gouvernement de Jean Charest ressemble de plus en plus au gouvernement d’Alexandre Taschereau dans les années trente : c’est un gouvernement incapable et inepte, quand il ne se complait pas tout simplement dans un climat malsain de corruption et de cynisme.

Quand on apprend qu’un des fleurons de la Révolution tranquille, la Caisse de dépôt et placement du Québec, embauche des dirigeants unilingues anglophones, et cela en violation directe avec la Charte de la langue française, on n’est pas loin d’être revenu à l’époque des Donald Gordon, mais cette fois-ci par la lâcheté et la pusillanimité des nôtres. Il faut dire, en passant, que c’est cette même institution qui est allée bêtement perdre $40 milliards avec des spéculations à Toronto. Cette perte scandaleuse représente exactement le montant qu’il en aurait coûté pour conserver au Québec le contrôle de l’Alcan, le principal fleuron industriel du Québec !

Et quand la Banque nationale, une banque qui est le produit de la fusion de la Banque Canadienne Nationale et de la Banque Provinciale sous contrôle du Mouvement Desjardins en 1979, faut-il le rappeler, se met elle aussi à copier la Caisse de dépôt et embauche des patrons unilingues anglophones, il faut dire que l’exemple vient de haut. Ces jours-ci, le Québec ressemble à un navire sans capitaine qui dérive au gré des flots, sans projet et sans dessein.

Qu’attend le gouvernement Charest pour renforcer la loi 101, laquelle a été écorchée de toutes parts par les politiciens fédéraux et par la Cour Suprême du Canada, et comme le lui recommandait il y a un an le Conseil supérieur de la langue française ? Attend-il que la situation linguistique au Québec devienne irréversible et hostile à la majorité francophone ? Si oui, il sera jugé sévèrement par l’histoire.

Il est temps que les Québécois se fassent respecter.