Mouvement Desjardins

Les visées du fédéral et de « l’empire » sur le Mouvement Desjardins

Richard Le Hir Vigile.net

J’ai hâte de pouvoir vous parler d’autre chose que de Power Corporation, mais depuis que j’ai commencé à le faire, je vais de découverte en découverte, à mon plus grand étonnement. Jamais je n’aurais pensé que ce groupe était devenu une véritable pieuvre dont les tentacules se déployaient jusque dans nos centres de décision et de pouvoir pour les assujettir au service de ses intérêts.

À chaque nouvelle découverte, le premier moment de surprise passé, je me suis interrogé sur le sens qu’il fallait y donner et les conclusions qu’il convenait d’en tirer. Et à chaque fois, avant de me résoudre à signaler un nouveau cas, je me suis demandé si je n’étais pas en train de céder à l’hystérie du complot.

Dans un certain sens, j’aurais presque préféré que ce soit le cas, tant ces découvertes mettent en relief la fragilité de nos institutions et la légèreté avec laquelle nos élus et les dirigeants de nos entreprises publiques sont prêts à trahir leur mandat de fiduciaires du bien public et de nos intérêts collectifs au bénéfice d’intérêts privés.

Le scandale rejaillit sur nous tous et nous interpelle tous. Si nos fiduciaires ont des devoirs, nous en avons nous aussi, à commencer par celui d’exercer un contrôle et de demander des comptes, et il semble que nous ayons failli dans un cas comme dans l’autre. Notre manque de vigilance nous coûte déjà très cher, et pourrait nous coûter encore plus cher si nous ne nous empressons pas de reprendre le contrôle de nos affaires.

Au début de l’année en cours, en cherchant à comprendre comment la « comète » Bouchard en était venue à représenter les intérêts de l’industrie pétrolière et gazière, j’avais eu la surprise de découvrir qu’un membre de la haute direction du Mouvement Desjardins, Christiane Bergevin, vice-présidente exécutive aux partenariats stratégiques, siégeait au conseil d’administration de Talisman Energy, l’entreprise qui allait défrayer les honoraires de Lucien Bouchard, et j’écrivais ceci :

« Je suis prêt à parier que la plupart des sociétaires des Caisses Desjardins n’ont aucune idée de la façon dont a évolué le Mouvement Desjardins ces dernières années, ni que sa présidente, Monique Leroux, est également membre du conseil d’administration (tout comme le PDG d’Hydro-Québec, Thierry Vandal) du Conference Board, cette officine de propagande fédéraliste qui déverse régulièrement son fiel sur le Québec. Je serais très curieux de savoir ce qu’en pense Claude Béland. »

Les mois allaient passer jusqu’à ce que j’aie récemment l’occasion de croiser Claude Béland et d’échanger quelques mots avec lui à l’occasion d’un lancement de livre (Pierre Graveline, La liberté du Québec). Rapidement, j’en vins à lui demander ce qu’il pensait des orientations du mouvement qu’il avait dirigé pendant tant d’années. Je fus surpris de l’entendre me répondre qu’il ne le reconnaissait plus et qu’il était inquiet de le voir aller.

Dans les semaines qui suivirent, j’entrepris de fouiller un peu le dossier pour découvrir que Claude Béland avait en fait donné une entrevue à ce sujet à la journaliste Maxime Bertrand de Radio-Canada, une initiative que la direction actuelle du Mouvement Desjardins n’avait guère prisée. La présidente, Monique Leroux, s’était même crue obligée de « nier que le Mouvement Desjardins soit devenu semblable à une banque ».

En poursuivant mes recherches, je découvris que Claude Béland, en qualité de président du Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (MÉDAC), avait comparu en 2010 devant le comité sénatorial permanent des finances pour dénoncer un projet de loi fédéral omnibus

« … qui comportait plus de 800 pages et 2000 articles et abordait différents sujets dont la création de coopératives de crédit fédérales. Le gouvernement fédéral proposait ainsi de mettre en place un cadre qui permettra aux coopératives de crédit et aux caisses populaires provinciales d’être constituées, ou de poursuivre leurs opérations, en tant que coopératives de crédit fédérales, qui seront reconnues comme des banques aux termes de la Loi sur les banques. »

En fouillant encore, je découvris qu’il s’agissait du projet de loi C-9 intitulé « Loi portant exécution de certaines dispositions du budget déposé au Parlement le 4 mars 2010 et mettant en oeuvre d’autres mesures », ou en version abrégée « Loi sur l’emploi et la croissance économique ». Effectivement, lorsqu’on en consulte la table des matières, on découvre, à la toute fin, Partie 17, art. 1894.1 et suivants, des amendements à la « Loi sur les banques » qui touchent les « Coopératives de crédit » comme le Mouvement Desjardins, et qui leur permettront, sur simple demande au gouvernement fédéral de poursuivre leurs activités en vertu de la loi fédérale, donc pour une institution comme le Mouvement Desjardins, d’échapper au contrôle du Québec et de passer sous contrôle fédéral pour devenir éventuellement une banque fédérale. Ouf !

Vous voyez le tour de passe-passe ?  Un jour un fleuron Québécois, le lendemain une banque fédérale, et astreinte au bilinguisme de la Loi sur les langues officielles en plus !

Alors, la première chose qu’il faut dire, c’est qu’en raison du déclenchement de la dernière campagne électorale, cette loi ne put être adoptée et que le contrôle du Mouvement Desjardins demeure encore au Québec, pour le moment.

Pour le moment seulement, car le gouvernement fédéral va devoir prochainement présenter un autre budget qui comportera ces mêmes mesures, et cette fois-ci, elles seront adoptées parce que le gouvernement Harper est désormais majoritaire suite à l’élection du 2 mai dernier.

Avant d’aller plus loin, admirez l’astuce ! Des mesures fondamentales qui vont modifier profondément l’équilibre des pouvoirs économiques entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux noyées dans un projet de loi omnibus comportant plus de 2000 articles (2208 pour être précis) ! Et avez-vous entendu un seul mot du ministre des Finances du Québec pour alerter l’opinion québécoise et défendre les compétences du Québec ?  Non, pas un seul.

Alors, après le projet de loi fédéral pour mettre sur pied une commission nationale des valeurs mobilières et s’emparer de la compétence des provinces en la matière, voici que le gouvernement fédéral récidive et cherche à prendre le contrôle de Desjardins ! J’entends déjà Bachand nous susurrer sa réponse mièvre : « Le Mouvement Desjardins a le choix, il n’est pas obligé de passer sous contrôle fédéral. Il est maître de ses décisions. »

À ce stade-ci, vous me direz « Bon, on veut bien comprendre ce que vient faire le fédéral dans le dossier, mais Power ? »

C’est encore plus astucieux. Pour ma part, j’ai commencé à comprendre ce qui se passait quand Hydro-Québec a annoncé son intention d’acquérir Énergie NB. Cette décision sortait de nulle part et ne correspondait à aucune logique d’affaires pour Hydro-Québec. Mais alors, à quelle(s) logique(s) pouvait-elle répondre ?  En fait, à deux logiques différentes, une logique politique, et une logique d’intérêts autres que ceux d’Hydro-Québec ou du Québec, les deux imbriquées l’une dans l’autre.

Quiconque est intéressé à acquérir Hydro-Québec comprend rapidement qu’il ne parviendra pas à le faire facilement tant qu’Hydro-Québec sera sous l’autorité du Gouvernement du Québec. Mais si Québec perd cette autorité parce qu’il devient une entreprise aux activités interprovinciales, donc nécessairement assujettie à la compétence fédérale, l’intérêt pour le Gouvernement du Québec de demeurer le seul actionnaire d’Hydro-Québec diminue considérablement, et une privatisation partielle ou totale devient envisageable assez rapidement, surtout si quelques « Lucides » à la solde des intérêts qui convoitent Hydro-Québec sont parvenus à convaincre la population québécoise que sa dette collective est tellement élevée qu’il faut la réduire en vendant les bijoux de famille.

Après cette fusion ratée est apparue dans le décor l’affaire Petrolia à Anticosti dans laquelle on retrouvait encore la main d’Hydro-Québec derrière laquelle se profilait l’ombre de Power.

Puis le Plan Nord et ses étranges concessions aux compagnies minières, et surtout l’Accord économique global Canada/Union Européenne par lequel le Québec se trouverait à perdre une partie de ses compétences au profit du fédéral, toujours au bénéfice d’intérêts autres que ceux du Québec et des Québécois.

On voit bien que le « modus operandi » est toujours le même et qu’il s’agit de réduire l’emprise du Gouvernement du Québec sur le patrimoine collectif des Québécois pour que des intérêts privés puissent s’en emparer.

Dans le cas de Desjardins, la stratégie comporte deux étapes (c’est Claude Morin qui va être heureux de voir son modèle faire école !). D’abord Desjardins passe sous contrôle fédéral, et puis Desjardins passe sous le contrôle de Power.

Je me suis laissé dire que la présidente du Mouvement Desjardins est tellement confiante de passer prochainement sous contrôle fédéral qu’elle a même  commencé à dire à son autorité de contrôle actuelle, l’Autorité des marchés financiers, que si celle-ci lui mettait des bâtons dans les roues pour certains de ses projets, elle irait se chercher une charte fédérale.

Quant à Power, il faut savoir qu’en affaires, tout fonctionne par réseaux de contacts, et que si vous vous mettez à fouiller pour vérifier s’il existe des contacts entre Monique Leroux, les Desmarais, Power, et Lucien Bouchard, vous allez être surpris de leur quantité. À croire qu’ils sont cul et chemise. Encore tout récemment, Michel David du Devoir nous apprenait  que « Jean Charest s’était vu remettre le prestigieux prix Woodrow Wilson pour le « service public », en même temps que la présidente du Mouvement Desjardins, Monique Leroux, honorée dans la catégorie « présence sociale de l’entreprise » ».

Or le prix Woodrow Wilson est décerné par le Woodrow Wilson Center. Comme je l’écrivais il y a quelques semaines, « Oui, au cas où vous ne le sauriez pas, c’est « l’empire » qui est derrière cette initiative. Allez donc jeter un coup d’oeil sur le site de l’organisation qui l’attribue. Vous découvrirez que Paul Desmarais père y est associé depuis 2003 lorsqu’il a lui-même reçu ce prix en 2003 en compagnie de son bon pote Brian Mulroney. »  Et, touche délicate s’il en est, Monique Leroux reçoit le prix dans la même catégorie que Paul Desmarais père en 2003, soit « présence sociale de l’entreprise ». Sortez vos mouchoirs !

Mais, me direz-vous, tout ça, c’est bien beau, mais ça ne nous explique pas pourquoi l’Oncle Paul tient tant à mettre la main sur Desjardins.

La réponse est toute simple. Les modifications prévues à la législation fédérale dont je vous ai parlé plus haut vont permettre au Mouvement Desjardins de devenir une banque, et Paul Desmarais rêve d’une banque depuis toujours. Pour preuve, je vous renvoie d’abord  à un article de Gérard Bérubé du Devoir qui date de 2008 « Perspectives – Et si Power voulait la Nationale ? » , et je vous explique qu’un groupe de services financiers comme l’est Power à 80 % n’a pas de rêve  plus cher que de mettre la main sur une banque.

Pourquoi ? Parce qu’une banque lui offre des perspectives de revenus bien plus stables que des compagnies d’assurance ou des maisons de placement dont les revenus sont liés à la performance des marchés financiers qui, comme chacun sait, peuvent connaître de très grosses fluctuations. C’est d’ailleurs le cas en ce moment, et je soulignais encore ces jours derniers que le cas de Power était particulièrement préoccupant à cet égard.

Tandis qu’une banque… Comme le dit avec cette désinvolture et la gouaille qu’on lui connaît Jean-Paul Belmondo dans un film intitulé « Les morfalous »,« C’est bandant une banque… ». Mais blague à part, les actualités des derniers mois ont permis à tout le monde de comprendre qu’une banque était une véritable machine à imprimer de l’argent. Alors imaginez que vous êtes mal pris, comme Power l’est en ce moment, et que vous pouvez compter sur une machine à imprimer de l’argent de la taille de celle qu’aurait le Mouvement Desjardins s’il devenait une banque…

Donc, si vous êtes un sociétaire de Desjardins et que la sécurité de votre épargne vous préoccupe le moindrement, faites le nécessaire pour que l’Oncle Paul ne mette pas le grappin dessus. Et si vous êtes un Québécois fier des réalisations du mouvement coopératif, faites de même. Et dépêchez-vous, les loups sont affamés ces temps-ci, et ils vont l’être encore plus dans les mois qui viennent.