Le Plan Nord et Saputo

La dissection du « modus operandi » des spoliateurs, telle qu’effectuée par Richard Le Hir dans de nombreux textes sur Vigile, a clairement dévoilé les plans du régime libéral et de l’Empire Power dans la gestion de nos richesses. Mais Power Corp n’est pas le seul joueur sur la glace du Plan Nord. Un cas récent : les Innus et Saputo.

André Noël et Fabrice de Pierrebourg ont dévoilé le 31 octobre dernier l’affaire des deux contrats, pour une somme de 35 millions de dollars accordés sans appel d’offre par Hydro-Québec à « Produits forestiers innus ».

Cette affaire nous permet de toucher du doigt le « modus operandi » des spoliateurs. En effet, dans le cas décrit ici apparaissent chacun des mécanismes mis en place par les spoliateurs pour siphonner et détourner le bien public à leur profit.

  • l’instrumentalisation d’Hydro-Québec et contrats secrets,
  • l’instrumentalisation des Innus qui servent de société paravent,
  • l’accaparement de la richesse par le réseau occulte des petits amis libéraux,
  • le financement de la caisse électorale du PLQ et
  • l’absence de redevance pour l’État du Québec.

Le « modus operandi » exposé ici pour le bois vaudra pour les autres ressources.

Voici l’histoire.

Dans ce dossier, il s’agissait pour Hydro-Québec de faire déboiser le parcours d’une ligne de transport d’électricité et de déboiser les zones qui seront inondées par le réservoir de La Romaine-2. Rien de bien compliqué. Pour respecter certaines ententes, et pour les aider économiquement, on va donner des contrats aux Innus de la région. Que voilà de bonnes intentions.

En réalité, voici comment ça s’est passé. :

Chronologie des évènements :

Août 2008, Produits forestiers Arbec, qui est propriété à 100 % de Jolina Capital, le holding d’investissement de Saputo, prend le contrôle de Rémabec, géant de la foresterie établi à La Tuque, en Mauricie. Or, Rémabec est déjà propriétaire à 49 % de la société en commandite Produits forestiers Innus.

Octobre 2008, Saputo, en passant par Jolina, par Produits forestiers Arbec et par Rémabec, achète 75 % de la scierie de Rivière-Saint-Jean. L’autre 25 % appartient au Conseil de la Nation Natashkuan.

Octobre 2009, Hydro-Québec donne un premier contrat sans appel d’offres pour couper les arbres en dessous de la future ligne électrique de la centrale La Romaine-1.

L’année suivante, Hydro-Québec donne le deuxième contrat, toujours sans appel d’offres, pour déboiser les zones qui seront inondées par le réservoir de La Romaine-2.

Pour permette de bien comprendre le fonctionnement, voici un schéma qui vous aidera à suivre.

Les détails du « modus operandi ».

Le premier mécanisme, c’est qu’il y a instrumentalisation d’Hydro-Québec grâce à des ententes secrètes. En effet, il n’y a pas eu d’appel d’offres pour le déboisement et les ententes sont confidentielles.

La porte-parole de la société d’État, Marie-Élaine Devault, a expliqué que les contrats de gré à gré sont le fruit d’ententes « de partenariat d’affaires ». Les contrats ont été donnés aux Innus afin de « permettent à des entreprises innues d’avoir accès à des contrats qui, en d’autres temps, ne leur seraient pas accessibles par manque d’expertise, d’équipements ou de ressources financières ou humaines ».

Hydro-Québec a signé trois ententes avec quatre communautés dans le cadre du super projet de la Romaine, mais elle refuse de les divulguer. « Elles ne sont pas publiques, car en partie commerciales ». On va payer 35 millions de dollars pour faire couper du bois, du bois qu’on va donner, mais on n’a pas le droit de voir les ententes.

Hydro-Québec dit s’assurer que « dans toutes les différentes formes que peuvent prendre ces partenariats, que la partie autochtone demeure majoritaire ». Quand on analyse l’affaire, effectivement, dans une compagnie, Produits forestiers innus, les Innus sont majoritaires par 2 % sur les Italiens.

Ce bois-là va se vendre, d’après le « Quebec Wood Exportation Bureau », 195 $/m3 et les Chinois paient 200 $/m3, même lorsqu’il s’agit de bois de basse qualité. Il y en a pour 700 000 m3, donc pour une valeur de 140 millions $.

Le deuxième mécanisme, c’est l’instrumentalisation des Innus qui servent de société paravent. À quel sorte d’Innus a-t-on affaire ici, qui acceptent d’avoir seulement 20 travailleurs sur 60 dans une entreprise qu’ils contrôlent à 51 %, qui appartient au Conseil de la Nation Natashkuan, et qui acceptent que la scierie, située juste à côté de la communauté autochtone de Mingan ((Ekuanitshit), n’emploie pas un seul ouvrier amérindien ?

Eh bien on parle ici des Innus qui viennent de recevoir 6000 $ par adultes et 3000 $ par enfant, pour un total de 2,4 millions de dollars. C’est une honte de la part d’Hydro-Québec de s’acheter les Innus avec de telles sommes d’argent, remises directement aux individus, et c’est une honte pour les chefs Innus (sauf exception) de jouer le jeu d’Hydro-Québec qui les pille littéralement, pour des « peanuts » eux aussi.

Le troisième mécanisme, c’est l’accaparement de nos richesses collectives par le réseau occulte des petits amis libéraux dont Saputo, ce grand fromager qui vient s’en mettre plein les poches avec cette passe, et qu’on paie même 35 millions $ pour ramasser notre bois, qu’il obtient gratis.

Saputo, c’est ce personnage équivoque dont on parle abondamment dans le livre Mafia Inc qui, et je cite Richard Le Hir sur Vigile.net :

« nous livre à cet égard quelques clés intéressantes en revenant sur les rumeurs de liens entre le riche industriel du fromage, Lino Saputo, et la mafia, alimentés par des enquêtes du FBI sur le parrain New-Yorkais Joe Bonnanno au début des années 1970, et sur la présence de Lino Saputo aux funérailles du mafioso Joe LoPresti, abattu dans des circonstances mystérieuses. La Presse avait également fait allusion à des articles parus dans des magazines d’information influents en Italie qui faisaient état d’écoutes électroniques du clan Rizzuto où un membre de ce clan évoquait les liens de celui-ci avec Saputo.

Suite à la parution de l’article dans La Presse, Saputo avait intenté une poursuite en libelle diffamatoire contre La Presse, poursuite qui s’est réglée « à l’amiable » près de deux ans plus tard, à des conditions que les parties ont gardé confidentielles. On ne sait donc pas ce qui a été gagné ou perdu dans cette affaire, et par qui. Ce qu’on sait en revanche, c’est que les intérêts Saputo étaient représentés par Me Lucien Bouchard qui siégeait également alors au conseil d’administration de la société Saputo. »

Le quatrième mécanisme, c’est le financement de la caisse électorale du PLQ. Les trois dirigeants de Rémabec, Réjean Paré, Roger Tremblay et Éric Bouchard, ont remis 18 000 $ au PLQ de Charest depuis 2006.

C’est sans compter tous les « cadres » de l’Empire Saputo, comme Joe Marsilii, vice-président investissement et finance de Jolina Capital, le holding de la famille Saputo et sa conjointe Nancy Triassi, qui y vont aussi joyeusement à coup de 3000 $.

Et le Directeur général des élections du Québec (DGEQ) nous informe que les Saputo ont contribué pour 76 900 $ depuis l’année 2000.

Le cinquième mécanisme, c’est l’absence de redevance. On nous dit que, de façon exceptionnelle, aucun droit de coupe ne sera versé à l’État. Il n’y aura pas un sou de redevance pour l’État du Québec. Hydro-Québec prétend que le bois est de mauvaise qualité et qu’il va coûter cher à sortir, pour justifier qu’elle paie 35 millions $ pour faire couper le bois, plutôt que de réclamer des redevances, comme le fait normalement le ministère des Ressources naturelles et de la Faune. Pourtant, le directeur général de la scierie de Rivière-Saint-Jean, Gérald Ouellette, a dit que le bois coupé dans la vallée est du « beau bois ». Hydro-Québec nous prend pour des imbéciles !

Attendez qu’on tombe dans les mines de diamants, de métaux rares, comme le lithium, ou autres terres rares. Vous allez voir qu’ils vont toujours trouver une façon pour diminuer ou réduire à zéro le peu de redevances qu’oblige la loi des mines, par des crédits d’impôt ou autrement.

On peut s’attendre à ce que les capitaux de la Caisse de dépôt et placement soient mis aux services de ces intérêts occultes. Déjà, le gouvernement du Québec a annoncé qu’Investissement Québec va investir 500 millions dans le Plan Nord.

Or on sait, grâce à l’ADQ et au rapport annuel de IQ qui vient de sortir que IQ prévoit perdre 636 millions des 1,6 milliard de dollars qu’elle a prêtés à des entreprises, soit 40 cents pour chaque dollar de prêt ! Comprenez-vous l’urgence de sortir ces voleurs à cravate de l’Assemblée nationale.

Heureusement que cette affaire est sortie du bois à l’improviste, ça nous aura servi à faire la démonstration dans les détails.